Dans cette époque pessimiste, un sursaut d'énergie vitale allait nous sauter au visage. Stéphane Hessel, nonagénaire ayant vécu les grands moments du siècle dernier comme acteur, déclamait au monde entier (et d'abord à nous, França

is privilégiés) toute son indignation. Pour lui, « résister c'est créer ». Tant mieux, car pour nous aussi. Nous les acteurs associatifs, qui ne comptons ni les heures ni les efforts pour que nos idées prennent vie, deviennent concrètes.

En lisant son opuscule, en voyant autour de moi la déflagration qu'il a produit, je me remets à penser aux racines de mon engagement. Pourquoi, à l'âge où d'autres collectionnent les voitures, je me questionnais sans cesse sur le sens de la vie, sur le rapport entre les êtres… ? Pourquoi, alors que d'autres préfèrent se concentrer sur leurs études, je n'ai de cesse de vouloir, chaque jour, changer le monde pour le rendre plus juste, plus ouvert, plus fécond ? Pourquoi je cherche sans relâche à entourer les autres et à m'entourer des autres pour faire avancer, en meute, les idées, le sens que les citoyens donnent à la vie, au collectif ?

La réponse, elle se trouve dans la généalogie de ma morale. Ma famille maternelle vient de l'Empire ottoman. Débarquée en France après le génocide arménien, elle épousa alors le destin des déracinés. Ces exilés sans pays, apatrides de passeport, qui se jetèrent à cœur perdu dans l'amour de la France, de son Histoire et de sa devise. Liberté, égalité, fraternité, ce triptyque a tellement de sens pour ceux dont l'injustice dont il fut victime est le seul héritage. Du côté paternel, le courage d'un jeune militant an

tifasciste aura voulu que la famille italienne passe les Alpes et prenne pied en France. Les deux côtés se retrouvèrent à Bron, dans le Rhône. Bron, où mes parents se sont rencontrés et mariés. Bron où j'habite, où j'ai mes morts, où la maison familiale reste l'éternelle point de ralliement.

C'est ici que mon engagement a ses racines, indéniablement. Mais il a pris vie partout. Car, aussi loin que je me souvienne, la conscience de l'injustice était forte chez moi. Très peu pour moi, mais pour les autres. Je n'ai jamais pu supporter la chaîne de l'injustice, qui fait que le martyr devient tyran, que la victime devient bourreau à son tour. Par l'amour, la confiance, l'estime et la vocation, j'essayerai toujours de briser la chaîne de l'injustice lorsqu'elle se présente devant moi. Voilà pourquoi mon engagement, associatif puis politique, est une nécessité à mes yeux.

Ainsi, en voyant ces millions de français et de jeunes citoyens du monde entier se reconnaître dans le discours de Stéphane Hessel, j'ai eu le même déclic que lorsque, quelques années auparavant, j'avais découvert, abasourdi, que je n'étais pas le seul de mon quartier, de ma génération, à

s'intéresser à la chose publique. Cette fois-ci, j'ai compris que l'engagement qui transformera le monde au XXIe siècle, c'est celui de la jeunesse, comme l'engagement des droits civiques et des femmes a profondément bouleversé le siècle dernier. Le 17 décembre, Mohamed Bouazizi s'immolait à Sidi Bouzid. Les émeutes étaient lancées. Ce jour-là, j'ai compris que je n'étais bien sûr pas seul dans mon indignation !

zp8497586rq